2 mai 2013

Magazine Bien Dire – Portrait – Mai-Juin 2013

Christina REBUFFET BROADUS, journaliste dans le magazine Bien Dire vient de publier un article sur ÉCohlcité .

Gilbert Coudène, cofondateur et codirecteur de CitéCréation à Lyon

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L’équipe CitéCréation

 

Bonjour, Gilbert. CitéCréation, c’est quoi exactement ?

C’est une entreprise qui travaille sur l’espace urbain afin de décorer les murs des villes de fresques monumentales qui sont souvent identitaires ou historiques, pour apporter un autre regard plus poétique sur la ville.

Et quelle est l’histoire de cette entreprise ?

Eh bien, nous étions un certain nombre quand on est sortis de l’École des beaux-arts et on a créé l’entreprise à Lyon en 1978. Ensuite, on est partis au Mexique, car il y a des grands maîtres de la peinture murale là-bas, et on s’est installés plus professionnellement après notre retour en France. C’est comme ça qu’on a commencé.

Vous créez des fresques dans beaucoup de pays si je ne me trompe pas ?

Oui, nous avons notre siège à Lyon, en France, plus des filiales au Québec et en Allemagne. On a également des bureaux de représentation à Jérusalem, à Shanghai et à Moscou qui s’occupent de la logistique et de la communication.

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Vevey en Suisse

En France, on trouve beaucoup d’oeuvres de CitéCréation à Lyon. Elles font vraiment partie du paysage urbain !

Oui, Lyon, c’est en quelque sorte notre vitrine. On a une centaine d’oeuvres ici sur les cinq cent quatre-vingt-dix qu’on a réalisées dans le monde. Les clients viennent voir les fresques, mais aussi l’effet qu’elles ont sur la population, en particulier les populations des habitations sociales. Ils voient notamment la modification du comportement et la fierté des habitants.

Ah bon ? Les fresques, ça change le comportement des gens ?

Oui ! On dit «Les murs sont la peau des habitants.» Vous avez votre peau, votre vraie peau, mais votre deuxième peau, ce sont les murs de l’habitation qui vous entourent. Ça vous définit auprès des autres. Si vous êtes bien dans votre peau, vous ne vous mutilez pas et si vous êtes bien dans votre deuxième peau (vos murs), vous en prenez plus soin. Vous êtes fier du regard que les autres portent sur vous. Vous savez, c’est un peu comme quand vous êtes bien habillé. Vous voulez que les gens vous regardent et vous prenez plus soin à ne pas salir vos vêtements. Vous vous respectez davantage.

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Mur des Canuts à Lyon

Ce n’est pas simplement pour faire joli, alors ?

Non, ce qu’on fait c’est aussi une forme d’éducation sociale. Si vous habitez autour d’une fresque, les gens viennent voir votre quartier. Donc vous n’habitez pas n’importe où. Et si vous n’habitez pas n’importe où, peut-être que vous n’êtes pas n’importe qui. Il y a donc des relations plus égales et c’est un élément pour créer des liens, car les gens viennent vous voir.

J’ai vu que vous faisiez même partie des circuits touristiques de la ville de Lyon.

Oui, la visite des murs peints est même la troisième visite la plus demandée par les tour-opérateurs auprès de l’office du tourisme de Lyon, après celle de Fourvière et du Vieux Lyon. Il y a des centaines de milliers d’amateurs de fresques murales qui viennent voir notre travail tous les ans. La ville de Lyon a vingt-quatre guides spécialisés dans les peintures murales.

Même le gouvernement français a reconnu le travail que vous faites !

Oui, on a eu beaucoup de classifications, beaucoup de reconnaissance : l’Unesco, la ville de Lyon, le gouvernement français… Ça permet à l’entreprise d’être reconnue comme maître dans le métier.

Votre entreprise est unique, car vous respectez parfaitement la parité aussi. C’est très rare !

C’est vrai et ce, depuis le début. En 1978, nous avons écrit la parité homme-femme dans les statuts de l’entreprise. Il y a douze membres du conseil d’administration, dont six hommes et six femmes. Dans le monde, on est quatre-vingts, dont quarante hommes et quarante femmes. Nous travaillons sous une forme de cogérance « un homme, une femme». C’est une de nos valeurs, et c’est comme ça qu’on continue à se développer, avec des valeurs de management fortes.

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Fresque des Noirettes à Vaulx-en-Velin

Vous, quel est votre rôle dans l’entreprise ?

Je suis chef de projet, mais nous travaillons de manière coopérative. Quand on est chef de projet, on est responsable du début à la fin. On a des relations avec les concepteurs, les directeurs artistiques, les muralistes. Je m’occupe aussi des réunions avec les habitants avant de commencer un projet pour vraiment travailler ensemble dès le début. Par contre, sur un projet, chaque personne est maître dans sa spécialité. C’est très participatif.

Vous êtes aussi cofondateur. Qu’est-ce qui vous a poussé à créer cette entreprise ?

En 1978, on s’est aperçus d’une chose. C’est que, depuis des millénaires, le monde était essentiellement rural. L’homme avait des relations avec la nature et ses couleurs flamboyantes. Puis, en trois générations seulement, la population est devenue urbaine à 60 %. Tout a changé en seulement trois générations. C’est beaucoup trop peu. Il fallait loger toute cette population, donc on a fait des villes de béton, tout en gris. C’est la grisaille, la tristesse et l’uniformité. On a perdu les effets des couleurs de la nature, remplacées par le gris et la dureté du béton. Cette dureté se retrouve dans le comportement des gens. Nous voulons apporter du vivre ensemble, de la couleur et de la joie aux gens dans les villes.

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La fresque des Québécois dans la ville de Québec

C’est un sacré objectif !

Oui, on faisait rire, il y a trente ans, avec nos idées d’égalité et de travail coopératif. Mais aujourd’hui, on a la preuve que c’est possible. Cet aspect de « possible » montre à la jeunesse (et elle est très belle la jeunesse aujourd’hui !) qu’il y a d’autres chemins pour apporter du bonheur aux gens, tout en faisant énormément plaisir à soi-même.

En parlant de jeunesse, il y a beaucoup de jeunes qui veulent travailler avec CitéCréation ?

Oh, oui ! On a ouvert notre propre école d’art mural, ÉCohlCité, parce qu’il y avait une très forte demande. Il y a de plus en plus de villes, donc de plus en plus de béton. On aura besoin de ces petits moments d’étonnement que nos fresques provoquent. C’est ce qui fait que la ville n’est pas une somme d’obligations : faites ceci, pas cela. Nos peintures vous permettent de vous arrêter et de rêver un peu en ville.

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Mur peint à Deauville

C’est encourageant !

Oui, il y a peu de métiers aujourd’hui où on peut dire : «Vous aurez du travail, c’est sûr. » Par contre, il y a beaucoup d’avenir pour ce que nous faisons. C’est pourquoi nous avons énormément de demandes pour notre école.

Il y a aussi beaucoup de passé dans votre métier, non ?

C’est sûr! Vous savez, on fait le plus vieux métier du monde. (Il rit.) C’est vrai, on a des traces ! Dans la grotte Chauvet, trente-trois mille ans nous séparent de nos ancêtres peintres. Et puis, partout sur la planète, dans toutes les grandes civilisations, on trouve des traces de peintres muralistes. La peinture murale existe partout et depuis toujours. Il y a un croisement spatio-temporel qui fait que c’est un métier universel.

Vous ressentez un lien avec ces peintres ?

Oui, on participe avec nos confrères d’il y a trente-trois mille ans, mais en adaptant nos techniques et notre style au monde contemporain. On fait partie de cette chaîne et on se sent plus artisans qu’artistes, en étant au service d’une pensée, d’une idée. Merci beaucoup, Gilbert.